Les jeux du cirque médiatique

En ce long week-end d’oisiveté à l’arrière-goût de crème solaire indice 30, je sais que vous avez besoin d’un bon bouquin. Le Discours preliminaire de l’Encyclopédie de Jean le Rond d’Alembert est un bon bouquin, mais je suis plutôt d’humeur à vous conseiller Tabloïd Circus de Kent Harrington pour un bon paquet de raisons que je vais essayer de résumer ici grâce à un esprit synthétique de bâtard.

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Depuis la mort brutale de sa soeur, Stanley Jones a vu sa vie s’effondrer lentement dans un deuil sans fin. Fini le journalisme pour le Times, désormais il excelle à jouer les rapaces pour le Royal, un puissant tabloïd anglais tout en picolant et en sabotant toute ses chances d’être heureux. Sa nouvelle mission pour le journal à sensation le mène jusqu’à Tortola, une île touristique des Caraïbes où Mary Waters, une jeune et riche américaine dont on vient de dévoiler des photos sexy a disparu. Entre les paparrazzis, les types du gouvernement, Washington, les étudiants torchés du matin au soir, Lawrence O’Conner, le chef de la police et ce bon vieux Stanley, qui a vraiment intérêt à retrouver Mary Waters ?

J’ai adoré Tabloïd Circus parce que ce roman recelle une infinités de jeux. D’abord, il y a le plus évident, celui qui fait de ce roman un polar : le jeu de l’enquête. Le décor insulaire est propice à l’intrigue : où est la jeune Waters ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ? Des questions basiques, toutes simples, mais qu’on se pose tout au long du bouquin et qui ne sont jamais tout à fait balayées au profit d’une réflexion plus grande, qui, il faut l’avouer, est au coeur du propos.

Du suspense donc, du « mais bordel, what happened ? » et ensuite ?

Une ambiance suffocante. Je suis particulièrement sensible à l’écriture qui consiste à planter un décor sans en faire trop dans la description naturaliste mais qui aboutit merveilleusement à ce que j’appelerai une adaptation cinématographique dans ta tête : ici un hôtel au luxe poisseux, au milieu de l’essaim grondant des gratte-papiers, des hélicos et des camions, sur fond de sexe tarifé et d’alcool tiède.

Ensuite, au delà de l’intrigue, le traitement des médias, du cirque. Le grand jeu absurde dont on parle vraiment. autour de cette affaire de disparition, c’est tout le fond du bidet de l’information qui se regroupe : les tabloïds, les talk-show mais aussi la presse dite « sérieuse » : Kent Harrington met ici en relief la frontière ténue, limite inexistante entre les deux : les mêmes intérêts, les mêmes journalistes employés de part et d’autre (Stanley le premier). Et c’est aussi là que le jeu de l’écriture est le plus frappant : le thème des miroirs et du double est partout : entre deux presses, entre deux parcours (Stanley et l’indécente et trop jeune et géniale Colleen)… L’auteur forme des duos, assemble des choses, des personnages pour mieux dévoiler leurs incohérences.

Tout est affaire de cycle : un sujet qui passionne, qui rapporte, jusqu’à épuisement, jusqu’à un nouveau meurtre ou la sortie du prochain album de Britney. Et en attendant le vide du contenu, la création du néant. (il suffit d’allumer BFMTV : « Ici machin, depuis l’Elysée, je voulais juste dire qu’il ne se passe toujours rien, on se retrouve dans dix minutes pour la même info »)

Si je ne devais garder qu’une seule phrase, je crois que ce serait celle-là :

« Quand viendra la fin du monde, on sera tous devant notre écran de télé à regarder Entertainment tonight.« 

Un grand merci à Nordine Haddad, traducteur et ami de Kent Harrington pour cette découverte. Si vous voulez en savoir plus sur le bouquin, sur l’auteur ou sur le boulot génial de traduction qui a été fait dans Tabloïd Circus et dans les autres romans, c’est par ici : Kent Harrington le blog.

Kent Harrington, Tabloïd Circus, Denoël (collection Sueurs Froides)

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