Un peu de ton sang

De la joie de refermer un bouquin et d’en ressortir absolument scotchée. Ca m’est arrivé pas plus tard qu’hier avec Un peu de ton sang de Theodore Sturgeon, nouvelle qu’on retrouve dans l’édition de Folio SF en compagnie de Je répare tout, autre méfait de l’auteur.

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(Oui, je n’achète que de jolis bouquins avec des couvertures qui claquent.)

Tout commence avec une petite voix qui invite le lecteur à prendre place dans le bureau confortable d’un psychiatre absent, à fouiner allègrement dans les tiroirs pour tomber sur un alléchant dossier confidentiel. Ce dossier concerne un certain George Smith, un patient d’un genre un peu spécial : George n’est pas à proprement parler un fou furieux, mais voilà… Peut-être aime t-il un peu trop la chasse. Peut-être que ses relations avec les femmes sont trop particulières pour que les médecins chargés de son cas consentent tout à fait à le laisser partir et ne pas pousser leurs investigations un peu plus loin…

L’auteur crée immédiatement une atmosphère particulière en s’adressant à son lecteur (mais est-ce lui ou simplement une voix surgie de nulle part ?), en l’invitant à la confiance, au délit aussi puisqu’il s’agit de lire un dossier confidentiel. Le ton de la petite voix n’est pas neutre, et si elle se veut rassurante, on comprend vite que le dossier n’a pas été caché pour rien.

L’ensemble de la nouvelle se compose d’échanges de correspondances entre deux psychiatres fascinés par le cas « Smith », mais aussi de compte-rendus de séances d’hypnose et d’entretiens avec le patient. Sur le papier, la forme n’a pas l’air séduisante, mais il suffit de deux ou trois pages pour être irrémédiablement absorbé. Et pour cause : tout ce qu’on sait, c’est que George Smith est devenu fou le jour où, à l’armée, son supérieur lui a posé cette simple question : « Pourquoi est-ce que vous chassez, George ? Quel plaisir en tirez-vous ? » Sa passion dévorante pour la chasse au petit gibier, son naturel solitaire, ses difficultés à s’exprimer à l’oral et son aisance incroyable à l’écrit, son passé trouble font de lui une énigme. Une énigme qu’on veut résoudre avec autant d’avidité que les deux toubibs chargés de son cas. Parce que George est flippant. On ne sait toujours pas pourquoi, mais George est flippant.

La construction du récit est elle aussi assez géniale : on nous balade volontiers, et en même temps des indices sont subtilement glissés ça et là.

Pour moi, c’est précisément ça le fantastique. A priori, il n’y a absolument aucune trace de surnaturel dans ce récit. Et pourtant. Tout réside dans ce « et pourtant » qui justifie largement à lui-seul d’avoir placé ce texte dans la collection SF de Folio. (Todorov serait d’accord avec moi, ouais j’ai peur de rien.) C’est avant tout cette rare subtilité, cette intelligence de l’écriture, pourtant sans fioritures, qui m’a éblouie. Ce traitement inédit d’une figure bien connue, dont l’ombre inquiétante ne cesse de planer sur le récit, devrait en séduire plus d’un.

Je répare tout est une nouvelle plus horrifique et surtout bien plus courte, dont l’ambiance m’a plue aussi même si je l’ai trouvée infiniment plus conventionnelle. Disons que c’est un chouette bonus à ce coup de coeur, que dis-je cette claque d’Un peu de ton sang.

 

Theodore Sturgeon, Un peu de ton sang, suivi de Je répare tout, Folio SF. 

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2 réflexions sur “Un peu de ton sang

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