Le dernier de la harde

Quand je vous dis qu’il faut que j’arrête d’emprunter des bouquins (ouais, c’est la bibliothécaire qui dit ça), surtout quand je connais l’auteur et que je sais que j’ai une bombe entre les mains… Mais voilà, Règne animal de Jean-Baptiste Del Amo trônant fièrement sur la table des nouveautés de la rentrée littéraire, je me suis dit, Pornographia, son dernier, t’avait pas transcendée à 100%, alors… Bah alors verdict, tu vas l’acheter cocotte, parce que ta collection personnelle ne peut décemment pas s’en passer.

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Ce roman retrace la vie d’une exploitation familiale, d’un bout à l’autre du vingtième siècle, sur cinq générations. Dans le village de Puy-Larroque, une petite ferme va se muer au fil des ans en une usine à viande porcine, où les hommes achèveront d’y perdre la raison, dominés par ce besoin viscéral de dominer l’animal. Et pourtant les bêtes sont partout, et il n’y a bien que les enfants pour les comprendre.

Alors non, c’est pas la grosse déconne. Mais oui, ce roman est une merveille. La première partie nous plonge au début du siècle, au coeur d’une petite ferme où le père, la mère et la petite Eleonore se tuent à la tâche. Le fond du fond de la campagne, avec tout son cortège de misère, d’abrutissement par le travail, de bigoterie, de solitude et d’absence totale de chaleur dans les rapports humains. Unique respiration, cette fillette qui s’attache aux chatons, aux corbeaux et tombe amoureuse d’un cousin taiseux et travailleur. Et puis l’auteur opère un bond dans le temps, direction les années 80. Eleonore est une vieille femme, et son fils a donné naissance à d’autres fils qui eux-mêmes ont fait des enfants… La petite ferme a bien changé. C’est maintenant une usine de mort, de violence, de sang et de merde, au fond de laquelle les hommes massacrent et corrompent les animaux.

Règne animal est un livre militant, et comment ne pas être pris aux tripes quand Jean-Baptiste Del Amo, fidèle à son écriture puissante des sens, nous plonge littéralement dans l’horreur de l’élevage intensif. Avec une précision chirurgicale, et un lyrisme fort à propos, il nous raconte les hommes contraints de s’anéantir dans l’alcool pour survivre à leur quotidien misérable, les bêtes qui peu à peu échappent à leur nature animale, modifiée au fil des ans par les traitements, le manque d’espace et l’immondice dans laquelle ils sont contraints de vivre, l’odeur des porcs tenace sur la peau, comme une condamnation… Au bord de la nausée, on respire tout. C’est la force incroyable de cet auteur, et j’en étais persuadée avant même d’ouvrir le bouquin : il n’y avait que lui pour nous immerger à ce point au coeur de cette machine infernale et absurde qui broie tout sur son passage et qui échappe à tout contrôle.

Et c’est encore mieux si je le cite :

« Car tout dans le monde clos et puant de la porcherie, n’est qu’une immense infection patiemment contenue et contrôlée par les hommes, jusqu’aux carcasses que l’abattoir régurgite dans les supermarchés, même lavées à l’eau de Javel et débitées en tranches roses puis emballées avec du cellophane sur des barquettes de polystyrène d’un blanc immaculé, et qui portent l’invisible souillure de la porcherie, d’infimes traces de merde, les germes et bactéries contre lesquels ils mènent un combat qu’ils savent pourtant perdu d’avance, avec leurs petites armes de guerre : jet à haute pression, Cresyl, désinfectant pour les truies, désinfectant pour les plaies, vermifuges, vaccin contre la grippe, vaccin contre la parvovirose, vaccin contre le syndrome dysgénésique et respiratoire porcin, vaccin contre le circovirus, injections de fer, injections d’antibiotiques, injections de vitamines, injections de minéraux, injections d’hormones de croissance, administration de compléments alimentaires, tout cela pour pallier leurs carences et leurs déficiences volontairement créées de la main de l’homme. »

Boum.

La violence faite aux animaux, Del Amo la met aussi en parallèle avec la première guerre, qui marquera profondément l’histoire de ce clan autarcique. Il ne subsiste qu’un seul refuge, l’enfance, celle d’Eleonore ou des années plus tard, de Jérome, le dernier, un doux rêveur fasciné par ses sensations et par les petites bêtes omniprésentes, dont l’auteur nous détaille la diversité et la beauté de façon obsessionnelle.

J’ai retrouvé la claque monumentale qu’il m’avait envoyée avec Une éducation libertine, entre héritage et modernité. Je ne connais encore aucun autre écrivain qui écrive à ce point pour les oreilles, les yeux, le nez la bouche et le coeur. C’est juste à lire, avec l’estomac et l’esprit bien accroché.

 

 Jean-Baptiste Del Amo, Règne animal, Gallimard

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10 réflexions sur “Le dernier de la harde

    • Oui, sans parler du fait que j’adore cet auteur, la cause animale et la question de l’élevage m’intéressant tout particulièrement, j’étais ravie qu’il se penche sur le sujet. Et à travers cette large fresque familiale, c’est à mon sens plus que réussi ! Bonne future lecture en tous cas !

      Aimé par 1 personne

  1. J’avais lu son premier roman que j’avais adoré, cependant, depuis je n’ose pas me lancer dans ses autres romans, car les thèmes ne m’inspirent pas plus que ça, mais c’est bête de s’arrêter juste à cela ^^. Faut que j’essaye un autre 😉

    Aimé par 1 personne

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