Une demoiselle d’entre deux brumes

Comme j’imagine qu’on est tous plus ou moins en train de passer notre week-end à nous goinfrer de chocolat, je vous propose un petit intermède culturel salvateur parce que les cloches/lapins/toute autre créature de Pâques inventée par vos darons ça va deux secondes mais bon… La semaine dernière, j’ai découvert la plume de Didier Decoin avec son dernier roman joliment intitulé Le Bureau des jardins et des étangs.

Nous voilà catapultés au Japon, sous l’ère Heian, soit le XIIe siècle. L’époux de Miyuki, Katsuro, avait le privilège d’être pêcheur de carpes pour l’Empereur et de remplir ses étangs des plus beaux spécimens qu’on puisse trouver. Mais l’homme s’étant noyé, c’est à sa veuve qu’on demande d’honorer la dernière livraison de poissons. Pour la première fois de sa vie, Miyuki va quitter son petit village, et le dos courbé sous la poids de la palanche et des viviers pour transporter ses carpes, elle va entreprendre un long périple à pied jusqu’à la Cité Impériale. Entre le chemin difficile à travers les montagnes et les forêts, les nombreux dangers et la convoitise que suscite son fardeau, Miyuki tente de puiser son courage dans les souvenirs brulants de son amour pour Katsuro.

Je ne crois pas que j’aurais ouvert ce roman de ma propre initiative si on ne me l’avait pas aussi chaudement recommandé, et mon moi du présent en aurait énormément voulu à mon moi du passé. (S’il avait pu.) Parce qu’avec ce roman qu’il a mis plus de dix ans à écrire, Didier Decoin nous livre à la fois une aventure passionnante et une superbe histoire d’amour.

Le récit s’ouvre sur la mort de Katsuro, qui en dépit de ses talents exceptionnels pour la pêche, n’aura pas pu s’éviter la noyade. Derrière lui, il laisse une veuve, Miyuki, qui ignore quel genre d’existence elle pourra bien mener au coeur de ce petit village de campagne, elle qui se contentait d’assister son mari. Mais voilà qu’au mépris de son deuil, on exige d’elle qu’elle effectue une ultime livraison pour l’Empereur, les carpes que Katsuro n’a pas pu apporter. Sans avoir pu vraiment dire au revoir, marquée par la mort en l’absence de rites funéraires appropriés, Miyuki va donc se mettre en route, chargée de ses poissons.

On suit donc Miyuki dans un voyage tout simplement passionnant sur des routes impraticables, rythmé par des arrêts dans des auberges douteuses où il ne fait pas bon trainer quand on est une femme seule. Cette femme qui n’a jamais connu d’autres horizons que les frontières de son village, qui ne connaissait le reste du Japon qu’à travers les récits de Katsuro, va être confrontée aux ruses de personnages peu recommandables, à la prostitution, mais aussi à une foule d’odeurs et de visions jusque là inconnues. Constamment mise à l’épreuve, c’est en convoquant le souvenir de son époux qu’elle parvient à tenir. Et ce qui pouvait apparaitre comme un modeste mariage se meut en une histoire d’amour passionnée à travers les réminiscences de Miyuki.

En plus de nous faire sentir, voir et toucher ce Japon du XIIe siècle, des campagnes boueuses à la flamboyante cité impériale et de nous apprendre une foule de choses sur les coutumes, les croyances de l’époque, l’auteur rend un brulant hommage à l’érotisme japonais, à sa sophistication au sein même des unions les plus humbles (en apparence seulement). En menant à bien cette ultime mission, dans les soins qu’elle prodigue à ses poissons, Miyuki fait revivre son époux et leur relation fusionnelle, à un point tel que son aura pourrait attirer les plus hauts intérêts de l’Empire…

Mélange rare d’aventure ultra immersive, de poésie, d’érotisme et d’une pointe de fantastique, Le bureau des jardins et des étangs est une très belle découverte, et si l’intrigue perd un peu de son intensité dans le dernier tiers du roman, la conclusion frôle, quant à elle, la perfection. A lire, à lire, à lire !

 

Didier Decoin, Le Bureau des jardins et des étangs, Stock

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7 réflexions sur “Une demoiselle d’entre deux brumes

  1. Je crois que c’est le livre que je vais lire après ce que je suis en train de lire, Ca de Stephen King. Et celui là me parait magnifique de poésie, ça fait longtemps que je ne me suis pas immergée dans un univers mélancolique et d’espoir.

    Aimé par 1 personne

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