Le grand soir

Vous vous souvenez du coup de coeur au-delà des étoiles que j’avais eu pour La nuit du revolver de David Carr ? Si la réponse est oui, vous imaginez aisément que je n’ai pas hésité une demi-seconde lorsqu’on m’a proposé de découvrir un autre titre de la nouvelle collection L’indéFINIE. Musique russe est pourtant très différent de son grand frère, puisque mêlant fiction et récit autobiographique, Anne-Marie Mitterrand y raconte l’histoire d’un sombre mariage… Un grand merci à Elise et aux éditions Séguier pour cette découverte !

Nous sommes dans les années 70, à Paris. Mathilde, élevée au sein de la haute bourgeoisie, bien à l’abri au coeur des immeubles haussmanniens de la capitale, s’ennuie à mourir. Même cette passion interdite avec son cousin Franz ne la font plus vibrer. Mais qu’importe, elle va avoir dix-huit ans et comme la tradition l’exige, un grand bal va être donné en son honneur. Ce soir-là sera décisif, il changera sa vie à jamais, c’est certain. Comme prévu, la fête est somptueuse, mais le rêve s’éteint dès le lendemain, brisant les espoirs naïfs de Mathilde qui sombre dans la dépression et l’anorexie. Comment la guérir ? Une clinique hors de prix ? Et pourquoi pas un mariage ?

La première impression que j’ai eue, en refermant ce roman, c’est d’avoir lu un classique. Comme si je m’étais mise en quête d’une histoire tragique, pleine d’espoirs déçus, de fatalisme et de désirs inassouvis, qui se passerait, pourquoi pas, au XIXe siècle. Anne-Marie Mitterrand a beau situer son histoire dans le temps, dans les années 70, il y a ce je-ne-sais-quoi d’intemporel qui nous fait un peu oublier cette époque. Peut-être, déjà, parce que notre jeune héroïne vit dans les beaux quartiers, au sein d’une famille soucieuse d’entretenir des traditions aristocratiques anciennes. Mathilde est belle, elle a des formes généreuses, et à son âge, elle cultive déjà une sensualité qui dérange sa mère, Maria-Consolata, vénézuelienne d’origine et particulièrement pointilleuse sur la question de l’étiquette. La jeune fille étouffe dans ce cadre trop strict où même ses écarts semblent répondre à une norme établie. Son beau cousin Franz l’a initiée aux plaisirs de l’amour, mais elle veut plus que cela, et le bal qu’on lui a promis semble être son ultime échappatoire.

Et c’est cette croyance quasi mystique qui va définitivement la faire sombrer. Parce qu’aucune magie n’opère, et sa morne existence reprend son cours. Mathilde ne veut plus vivre et arrête de manger, abandonnant tous ses charmes pour la peau sur les os. On tente de la guérir, elle se raccroche à son unique pilier, son père. Mais il faut absolument sauver les apparences et tandis que la jeune fille reprend à peine des forces, on la promet à un homme bien plus âgé, un russe qui joue divinement du violon. D’abord intriguée par le charisme du personnage, et définitivement dégoutée par la lâcheté de son cousin face à sa maladie, elle accepte le mariage avec une résolution triste mais teintée d’espoir. Le veuf a des enfants, qu’elle chérit déjà. Peut-être qu’il est là son bonheur ? Mais elle découvre, en s’installant chez Serge, qu’il a de drôles de fréquentations… Qu’il boit, qu’il s’emporte… Et qu’il a un secret qu’il veut à tout prix cacher.

Alors raconté comme ça, ça vous parait surement juste PLOMBANT. Mais la talent d’Anne-Marie Mitterrand, c’est de faire virevolter son récit, ses personnages, même au coeur du drame. J’ai vraiment aimé cette plume vive et enlevée, en dépit de quelques redondances, qui traduit aussi bien le désespoir de Mathilde que sa profonde empathie et son désir de vivre, envers et contre tout. Mathilde m’a incroyablement touchée parce qu’elle fait face, en permanence, à la faiblesse des hommes et ressort toujours grandie d’une existence pourtant promise à la déception. La question de l’héritage de la Shoah, des rescapés et du silence, tient également toute sa place dans ce récit mais comme j’ai pu le découvrir, je préfère ne pas trop en révéler.

Un très beau roman donc, pour les jours où vous ressortiriez bien un Balzac que vous avez déjà lu quatorze fois (toutes mes félicitations).

 

Anne-Marie Mitterrand, Musique russe, Séguier

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5 réflexions sur “Le grand soir

  1. Pingback: De jolis messages – Le blog d'Anne-Marie Mitterrand | Écrivain

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