« La vallée où je vis »

L’un des grands drames récurrents de la rentrée littéraire, c’est quand même le rapport entre la somme impressionnante de bouquins publiés (il y en a genre 581 cette année) et la quantité infinitésimale de romans qui seront effectivement mis en lumière… Souvent les mêmes, soyons honnêtes. L’un des innombrables plaisirs que me procure ce blog, c’est de pouvoir découvrir et vous parler de choses plus confidentielles, comme par exemple, le premier roman tout fou de Ginevra Lamberti, Avant tout se poser les bonnes questions. Un grand merci à Elise ainsi qu’aux éditions du Serpent à plumes pour cette lecture !

Gaia est étudiante en master en langues rares… Fuyant quelque peu son directeur de mémoire depuis un moment, elle partage son quotidien entre la jolie vallée près de Trévise où elle vit, où les vieilles femmes ont la drôle habitude d’écraser les limaces, et les petits boulots qu’elle dégote. Chaîne de restauration, supermarché, centre d’appel… Gaia enchaine les CDD et les considérations sur l’univers absurde du travail précaire.

Fiez-vous à cette jolie couverture toute folle, puisque l’auteure-blogueuse-visiblement experte des petits boulots sous-payés Ginevra Lamberti signe un roman qui ne risque pas de vous en rappeler un autre. Dès la première page, ce ton si caractéristique est posé. Une bonne dose d’absurde, de l’humour noir et pince-sans-rire savamment dosé et la répétition de motifs obsédants du début à la fin : « la vallée où je vis », « le géniteur », « la colocation » et surtout « le travail ». A travers le regard décalé de Gaia, nous est racontée toute une génération de jeunes diplômés condamnés pour une période plus ou moins interminable à occuper des postes qui n’ont aucun sens pour eux… ou qui n’ont parfois aucun sens tout court. Les formations non rémunérées du centre d’appel où l’on t’apprend à ne plus avoir de scrupule lors d’une vente inutile à une personne âgée, l’importance d’appartenir, non pas à l’Entreprise, mais à la Famille, et la loyauté qui lui est due, la très complexe hiérarchie des managers, serveurs, placeurs en salle dans le restau et la petite broche remportée par le meilleur employé du mois…

Le climax de la maison des fous étant peut-être symbolisée dans un de mes passages préférés, à propos de son travail dans la restauration :

« Je voulais dire que tout à l’heure je suis restée sur une analyse un peu superficielle, dire que je n’ai pas en tête les différences substantielles entre mon travail ici et le centre d’appel est faux, par exemple le nettoyage des toilettes est une vraie marque de séparation. Entre nous, je n’imaginais pas que les gens puissent faire des choses pareilles dans un lieu public. Je pense à deux phénomènes en particulier, que je ne peux m’expliquer et pour lesquels toute opinion d’expert serait la bienvenue. Premier point, quelle raison peut amener une femme, jeune et en pleine possession de ses facultés mentales, à coller volontairement son protège-slip usagé sur la porte des toilettes ? Deuxièmement, comment est-il physiquement possible qu’un homme, certes adulte, costaud et en proie à une gastro-entérite foudroyante occasionnée par l’ingestion d’un chocolat frappé-crème chantilly et d’un burger fromage-guacamole, puisse faire exploser ses viscères en un geyser si dévastateur qu’il repeigne les trois murs en sus de la cuvette des WC ? »

Quand je vous disais que ça sentait l’authentique et le vécu…

Là, où malheureusement, je suis beaucoup plus mitigée, c’est lorsque le personnage de Gaia évoque ses histoires de famille et notamment les figures importantes de son entourage, appelées « Geniteur », « Génitrice » ou encore « Grand-mère d’en haut ». La plupart du temps, je ne voyais pas trop où elle voulait en venir, on tournait un peu en rond et pour être honnête, je n’attendais que le retour des passages narrant les déboires de notre chère employée en CDD. Je suis donc passée à côté d’un bon tiers du roman, soyons clairs. Je le relirai probablement, peut-être que l’humour noir et délirant de mes passages favoris m’ont rendus le reste un peu fade…

Il n’empêche que cette Amélie Poulain italienne de la vie des jeunes précaires m’a fait passer un excellent moment et que je vous recommande chaudement cette lecture pour réveiller votre rentrée littéraire.

 

Ginevra Lamberti, Avant tout se poser les bonnes questions, Le Serpent à plumes

2 réflexions sur “« La vallée où je vis »

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