The Flying Preacher

J’ai envie de commencer cette semaine en beauté avec le flamboyant By the rivers of Babylon de Kei Miller, et pour le coup, je ne parle pas juste de la couverture typique des éditions Zulma, mais bien du plus beau roman qu’il m’ait été donné de lire en cette rentrée littéraire 2017.

1982, Augustown, Jamaïque. Ma Taffy est une vieille femme presque aveugle qui règne en superbe matriarche sur ce quartier pauvre de Kingston, véritable balafre vue du ciel. Il y a comme une odeur de fruit pourri dans l’air aujourd’hui, Ma Taffy le sent. Et pour cause, au moment même où son petit-fils Kaia rentre de l’école, elle sait qu’une tempête s’apprête à déferler sur eux. Le professeur du petit, Monsieur Saint-Joseph, lui a coupé ses dreads dans un élan de colère… Un affront ultime pour la communauté rastafari. Pour retarder un peu l’orage inéluctable, Ma Taffy, Kaia serré contre elle, s’apprête à lui raconter le prodige dont elle a été témoin enfant… L’histoire du Prêcheur Volant.

Si les grands prix vont ont un peu déprimés cette année, si cette obsession pour la Seconde guerre mondiale somme toute légitime vous angoisse un brin, peut-être aurez-vous envie de vous plonger dans un pur moment de fiction. Je veux parler de la fiction avec un grand F, celle qui évoque au mieux notre monde en puisant dans ce que l’imaginaire recèle de plus beau. Si j’ai eu envie d’ouvrir le roman de Kei Miller, à la base, c’était pour avoir un aperçu d’une littérature qui m’était inconnue. Il m’a suffit d’une dizaine de pages pour comprendre que je venais de mettre le nez dans une vraie petite merveille.

Figurez-vous un vrai personnage de roman. Ma Taffy est une vieille rasta qui fume de la ganja, plantée devant sa baraque comme une reine. Elle n’y voit plus rien depuis que des rats ont fait s’effondrer son toit sur sa tête, mais tous ses autres sens sont plus en éveil que toutes les pauvres âmes réunies du quartier. Et c’est cette odeur nauséabonde dans l’air qui ne lui dit rien qui vaille, celle-là même qui anticipe le chaos à venir, dont le point de basculement va être cet événement traumatisant à l’école. Parce que dans cette société jamaïcaine où la hiérarchie s’établie sur la pâleur de la peau, où des quartiers « honteux » gangrénés par la violence comme Augustown sont ignorés de la capitale, une sourde et implacable révolte héritée de l’esclavage et aussi d’un temps que Ma Taffy a bien connu, fait son nid…

Mais pour l’heure, c’est le calme avant la tempête. Et c’est le moment qu’a choisi Ma Taffy pour raconter à Kaia l’histoire du Prêcheur Volant, du Bedwardisme et de la naissance de la culture rastafari. Enfant, alors qu’elle n’était qu’une « tifi », elle a vu un homme, élu parmi les hommes, s’élever dans les airs et redonner espoir à un peuple tout entier.

Ce qui frappe en premier, c’est le pouvoir d’évocation de l’auteur. Respectant religieusement l’art de conter de son propre personnage, Kei Miller nous plonge dans l’atmosphère unique de ce quartier, d’abord, auprès d’une femme singulière ensuite, et au coeur même d’une culture, enfin. La langue populaire, les odeurs, les visages et les histoires, tout semble tout à coup à portée du lecteur. On apprend énormément sur les origines de la culture rastafari, sur les faits et les croyances qui tout à coup ont une valeur égale. C’est un roman qui peut déstabiliser, parce qu’on est loin des schémas conventionnels, que l’imaginaire y a tout pouvoir, mais en même temps… je n’ai pas résisté une minute au pouvoir d’attraction des premières lignes. Ce qui est carrément dingue et qui justifie déjà amplement l’énorme coup de coeur pour ce livre.

En ce moment je lis partout qu’on est en train de vivre un changement radical en littérature, que tout ce qui se passe de bouleversant dans nos sociétés impliquerait un regain de l’essai, du roman historique qui s’attacherait plus aux faits qu’à l’invention. Sans dénigrer une part de littérature qui m’intéresse aussi, c’est ce genre de petite pépite lumineuse qui me souffle que la fiction a encore de très beaux jours devant elle pour dire le monde.

 

Kei Miller, By the rivers of Babylon, Zulma

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