Tout travail mérite salaire.

Vous vous souvenez quand je vous avais dit que le recueil de nouvelles de Karine Giebel, D’ombre et de silence, m’avait remué les tripes ? Oui ? Et bien disons qu’on en était au dixième de ce que j’ai ressenti en refermant son dernier roman, Toutes blessent la dernière tue. Histoire de vous donner une idée de l’excellent mais terrifiant bouquin que vous vous apprêtez peut-être à ouvrir bientôt (je l’espère !). Un grand, grand merci aux éditions Belfond pour cette lecture !

Tama est une enfant qui, a neuf ans, a été arrachée au Maroc, vendue par son père à une inconnue qui l’a emmenée avec elle en France, avec tout un cortège de promesses de vie meilleure. Esclave chez les Charandon, une famille parisienne tout ce qu’il y a de plus « respectable », elle s’occupe des enfants, de toutes les tâches ménagères et couche par terre dans la buanderie. Jamais payée, jamais correctement nourrie, on l’humilie, on la frappe, on la fait vivre dans la peur quotidiennement.

Quelque part au coeur des Cévennes vit un homme solitaire et dangereux, Gabriel. Lorsqu’un matin, il découvre une inconnue grièvement blessée qui a trouvé refuge chez lui, il hésite. Il n’a pas intérêt à s’encombrer d’une présence gênante. Il pourrait tout aussi bien la faire disparaitre, comme ça. Mais quelque chose l’intrigue chez cette femme amnésique, une femme qui ferait bien de recouvrer la mémoire au plus vite…

Coup de poing. L’expression est parfois utilisée à tort et à travers, mais là, croyez-moi, elle définit parfaitement ce roman sur l’esclavage moderne qui ne vous laissera pas une seconde pour souffler ou vous remettre de vos émotions.

D’un côté, nous allons suivre l’histoire bouleversante de cette petite fille dont on a volé l’existence et même le nom. Ses « maitres », les Charandon, l’appelleront désormais Tama, un nouveau prénom pour une nouvelle vie de servitude. Sefana, la mère, a beau être née au Maroc elle aussi, rien ne saurait les rapprocher. Elle compte bien user de sa propriété jusqu’à plus soif. « Jusqu’à ce qu’elle en meure » nous souffle notre instinct, tant le quotidien de la fillette est monstrueux. Personne ne doit savoir qu’elle existe en dehors des murs de la maison et connaitre le sort qui est lui réservé. Humiliée et battue par la mère, menacée chaque jour un peu plus par le pervers sadique qui lui sert de mari, Tama ne trouve de réconfort que dans l’amour que lui voue le plus jeune de leur enfant. On va suivre son calvaire, comme ça, sur plusieurs années, la boule au ventre et l’envie de massacrer ses tortionnaires… Mais malheureusement, Karine Giebel nous apprendra que l’un chasse l’autre. Et l’histoire de Tama ira très très loin et révélera ce qu’il y a de pire chez les hommes.

De l’autre côté, il y a Gabriel, un homme dont on ne sait rien, sinon qu’il a déjà tué. Et qu’il pourrait vraisemblablement recommencer prochainement. Une jeune femme débarque chez lui, entre la vie et la mort. Pendant qu’elle git dans un lit, il devra lutter entre instinct de survie et curiosité, entre humanité et brutalité. Lorsqu’elle se réveille, elle ne sait plus qui elle, ce qui l’a menée jusque chez cet inconnu…

Ce sont ces deux fils qui vont tisser une histoire qui va me hanter un bon moment. C’est tellement violent, tellement sombre, tellement sans espoir qu’on peine à imaginer que ce genre de situation puisse véritablement exister… Que des gens sont encore aujourd’hui arrachés à leur foyer, cachés dans de belles maisons ou des appartement sordides et réduits en esclavage. Et puis je suis allée voir les témoignages des victimes relayés par L’Organisation Internationale contre l’Esclavage Moderne, un organisme avec lequel l’autrice a travaillé pour son livre, et la réalité est toute aussi effrayante. Je ne pense pas avoir été la seule dans ce cas, je crois qu’après une telle lecture, c’est la première chose qui s’impose naturellement.

Bien sûr, il y a tous les sévices insupportables qui ne nous sont pas épargnés, mais la violence vient aussi de l’emprise psychologique totale, de l’arrachement aux familles, de la destruction de l’estime de soi… A travers la personnalité incroyable de Tama (cela faisait longtemps qu’un personnage ne s’était pas autant incarné sous mes yeux), ce sont toutes ces voix silencieuses qui s’expriment et on ne peut qu’être touché. Et puis l’autrice évoque à merveille la question de la spirale de la violence, de la victime qui se change en bourreau quand elle n’a aucun autre horizon.

Toutes blessent la dernière tue n’est pas une lecture facile, mais étrangement, ses quelques sept cent pages ne paraissent qu’en faire cinquante, tant le style de Karine Giebel est percutant. C’est un livre qui se dévore, qui est extrêmement bien ficelé (la construction même du récit flirte toujours avec le thriller) et qu’on ne peut pas lâcher, même si on souffre avec son héroïne.

Foncez, c’est une réalité dont on parle trop peu, mais seulement si vous avez le coeur bien accroché.

 

Karine Giebel, Toutes blessent la dernière tue, Belfond

Publicités

6 réflexions sur “Tout travail mérite salaire.

  1. J’ai été un peu déçue par ses derniers romans (De force, Satan était un ange) par rapport à ses précédents mais celui-là me fait très envie, je lis pas mal de bons avis dessus. J’accroche complètement avec le style de Karine Giebel qui nous embarque souvent das des ambiances noires et glaçantes.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s