Lettres en souffrance

Oui, le rythme de post sur le blog n’est pas dinguedingue ce mois-ci, mais je compte bien me rattraper aujourd’hui en vous parlant d’un livre précieux. Et ça, ça compte. Je vous écris comme je vous aime est un tout petit roman, deux cent pages à peine au format poche, mais il m’a rappelé l’infinie beauté de la correspondance amoureuse. Un immense merci aux éditions Charleston pour cette lecture.

Emilie et Gabrielle ne se rencontreront qu’une seule fois. La première a cinquante ans et l’impétuosité ordinairement réservée à la jeunesse, la seconde en a trente de plus qui lui confèrent une réserve feinte. Contraintes de se séparer au moment précis où un sentiment plus fort que la somme de leurs deux existences passées naît, Gabrielle et Emilie vont entretenir une correspondance brûlante, mettre des mots sur cette chose insensée, impossible à comprendre et magnifique.

En le refermant, je me suis rendue compte que la dernière fois où j’avais dégusté chaque mot, mais vraiment chaque mot, d’un livre remontait à bien longtemps. Au risque de placer une réplique bien tarte, « Il n’y a rien de plus beau qu’une vraie, grande et puissante lettre d’amour. » (Se citer soi-même avec des astérisques ça va trop loin meuf.) Non mais c’est vrai en plus. Il suffit de lire Elisabeth Brami pour s’en souvenir.

Audacieuse en tous points, c’est une histoire d’amour impossible, à jamais platonique et sublime entre deux femmes de cinquante et quatre-vingt ans qu’elle nous raconte au fil de lettres poignantes. Leurs mariages, présents ou passés, leurs enfants, toutes les responsabilités, les interdits, les regrets, les deuils semblent tout à coup appartenir à une réalité abolie dès lors que l’une posera le regard sur l’autre. L’instant partagé sera fugace, c’est dans la correspondance que se déploiera ce sentiment inconnu qu’elles n’osent pas tout de suite nommer. Elles sont nées femmes, l’une approche de sa fin, elles n’auraient jamais pu envisager une telle folie… Emilie s’emporte dans des lettres enfiévrées, Gabrielle se retranche derrière l’âge, mais elles partagent un même secret.

On imagine aisément Gabrielle, sorte de Lady Grantham ultra classieuse, abasourdie par la force de ses propres sentiments qu’elle imaginait éteints depuis longtemps. Entravée par la pudeur, par « l’ordre des choses », par des conventions que l’autre ne partage guère, c’est à travers son regard qu’on voit éclore doucement la parole et l’acceptation de ce qui était jusqu’ici inenvisageable.

C’est juste magnifiquement écrit. De la dentelle. La distance, la solitude, le poids des années et l’amour, imprévu, tragique, impossible à défier, qui vient tout balayer, qui s’en moque… C’est tout ça à la fois.

« Chère Dame,

Désormais, je vis gonflée d’un trésor caché, d’un secret à la douceur de mangue : vous. Et tout mon cœur exulte à la simple évocation de votre personne. C’est un amour que je ne puis ni cerner ni définir. Comme un amour d’enfant infini qui résiste à toute raison ou un amour d’adulte qui aurait perdu la tête.

Amoureuse, petite fille… c’est sans doute ce que je suis, tour à tour, à votre égard et les deux à la fois. Et plus encore, que j’ignore, que je crains peut-être de cerner. 

De l’amoureuse, j’ai la pensée obsédante de vous, de vos paroles, de vos regards de l’autre côté de la table basse sur laquelle le thé est servi en cette fin d’après-midi là. De l’amoureuse, j’ai le cœur lourd, l’impatience impérieuse, l’envie d’être attendue et aimée en retour, le corps troublé. 

De la petite fille, j’ai le souffle court devant le cadeau, devant l’émerveillement de la rencontre, une étrange satisfaction du ventre, la dépendance de vous et de votre regard posé sur ma personne. De la petite fille, j’ai l’appétit de vivre l’inconnu, de croire ferme à la magie de ce qui nous arrive, l’espoir fou d’une réciprocité sans faille. »

 

Elisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime, Charleston

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