Le cadran

Peut-être qu’on est lundi, ou vendredi soir, j’sais pas vous, mais le compte des jours se résume chez moi à « on est dans une faille temporelle, quelque part entre mars et l’été ». Dans ce marasme, on est beaucoup à lentement commencer à admettre qu’on ne va pas révolutionner le monde pendant le confinement, que la non-productivité c’est ok, et qu’épuiser le catalogue de Disney+ plutôt que de lire les Pensées de Pascal, c’est ok aussi. (dernier doss en date, le Retour de Jafar pour tou.te.s les vrai.e.s qui passeraient par ici)

Donc je vous avoue que je n’engloutis pas spécialement ma pal en ce moment, mais j’essaie de me faire plaisir avant tout et c’est pourquoi j’ai jeté mon dévolu sur de la petite crapule-fantasy des familles avec Wastburg de Cédric Ferrand, qui en plus compte pour mon HMSFFF #mauvaisgarçons pour avril cétipabo.

Prenez deux royaumes qui ne peuvent pas se piffrer depuis que le monde est monde : le Waelmstat et la Loritanie. Donnez-leur un fleuve pour les séparer et vous les verrez se battre comme des chiffonniers jusqu’à la nuit des temps pour y péter leur bouées floquées de leur drapeau. Et quand enfin l’idée d’en faire une frontière naturelle et de se laisser mutuellement en paix a fini par germer dans la tête des uns et des autres, il a fallu que Wastburg pointe le bout de son nez putride. La cité franche, plantée sur l’île que forme le delta du fleuve, voit ses rues tortueuses et cracra arpentées par autant de waelmiens que de loritains et si les premiers se réservent la part du roi et méprisent ces connards de loritains, les seconds entendent bien imposer leur présence indésirable. Tout ça fait très ambiance « fête des voisins ».

Pour maintenir « l’ordre » et moins accessoirement profiter de tout ce que Wastburg a de corrompu à offrir, des hommes allant du grouillot de base au prévot juché sur son cheval en passant par tout un tas de petits malins emberlificotés dans des plans pas nets et potentiellement mortels, forment La Garde. Parait qu’elle a le nez partout… ou presque. La magie a beau s’être fait la malle depuis un moment, Wastburg la vieille dame n’a pas fini de livrer tous ses secrets et y a bien un ou deux zigues malintentionnées qu’elle sait encore cacher au creux de ses entrailles.

Donc amoureux.ses des villes-personnages, laissez-moi vous dire que vous allez être servi.e.s : de la première à la dernière page, il n’est question que de cette ville tentaculaire à la gueule ravagée avec ses toits qui se chevauchent presque et qui ont l’air de tourner en orbite autour d’une immense tour sombre laissée à l’abandon depuis que les majeers (magiciens) ne sont plus. Pour vous dire, tout du long, je me suis vraiment figurée un Mont Saint-Michel qu’aurait très très mal tourné. Le genre de Mont Saint-Michel dont tu ramènes pas de magnet ou de boite à biscuits. Le genre dont tu reviens pas en fait.

La grande force de Wastburg, c’est donc Wastburg, au point même que les personnages de Cédric Ferrand n’ont qu’à bien s’accrocher… je vais spoiler ici mais je vous conseille de pas trop vous attacher, G.R.R. Martin, à côté, c’est bisounours au pays de licorneland hein. Chaque chapitre nous fait découvrir une nouvelle adorable (non) trogne, une nouvelle crapule, et en dévoile un peu plus sur les moeurs de cette ville étrange, tout en tissant un autre fil en coulisses. Il faut adhérer à l’esprit « nouvelles », c’est pas forcément évident de toujours garder la tête dedans quand on vous bouscule à ce point mais moi j’ai acheté.

Et soyons clair.e.s, c’est aussi parce que c’est écrit avec une gouaille sans pareille. C’est pas équilibré comme du Jaworski (difficile de pas penser à lui à un moment ou un autre), ça y va très franchement, mais j’ai pris énormément de plaisir à plonger la tête la première dans le langage châtié de Wastburg, avec toutes ses déclinaisons waelmiennes et loritaines. En même temps la citation de China Miéville qui introduit le roman donne le ton :

« Tolkien est le kyste sur le cul de la littérature fantasy. »

Tout ce qu’on lui reprochera, c’est d’être MALE ONLY. On parlait il y a peu du sexisme en fantasy, bon là, on coche toutes les cases de la putain/ribaude/PNJ à qui on laisse deux mots et demi sur tout le bouquin… et il m’est devenu impossible de kiffer complètement quand je fais face à ce vilain écueil, mais disons que ça va rejoindre le coin des petits guiltypleasure en attendant qu’on nous serve d’aussi bons textes avec de vrais personnages féminins.

A lire aussi : l’avis de mon acolyte du HMSFFF Charmant Petit Monstre, qu’avait aussi succombé aux charmes délicats de Wastburg !

 

Cédric Ferrand, Wastburg, Folio

2 réflexions sur “Le cadran

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