« Nommer, c’est dévoiler. Et dévoiler, c’est déjà agir. »

Qué ravissement de vous retrouver après cette petite pause estivale ! D’habitude, pour mes vacances, j’emporte l’équivalent de l’intégrale de Zola dans la Pléïade et je finis par lire exclusivement le journal de Mickey acheté sur place (et encore, seulement l’enquête les vrais savent) mais cette année, destination au vert zen oblige, j’ai dévoré un tas de petites merveilles et par conséquent, j’ai une liste de chroniques longue comme le bras en réserve, parce que pas question de garder ça pour moi quoi. Et on entame les festivités avec un livre qui a remporté la première édition du prix (jury) Causette de l’essai féministe, Le Regard féminin, une révolution à l’écran d’Iris Brey.

Des images à la James Bond girls sortant de l’eau en bikini, avec les mouvements de caméra qu’on pourrait prédire à dix kilomètres, accompagnant un regard qui s’intéresse moins (notatall) à la psyché du personnage qu’à sa charmante enveloppe, on en a toutes et tous des tas en tête. Le cinéma a longtemps été (et est toujours, ne nous voilons pas la face) dominé par le fameux « male gaze » et c’est bien son alternative, ancienne et pourtant tout juste frémissante, qu’Iris Brey théorise dans cet essai qui a captivé la petite personne qui vous parle, le female gaze ou regard féminin. Mais quoi qu’est-ce ?

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, le regard féminin n’a rien à voir avec le sexe ou le genre de la personne qui filme. Tout ce qui compte, ce sont les choix qui sont faits. Une réalisatrice ou un réalisateur pratique le female gaze à partir du moment les spectateur.ices ont accès, grâce aux choix de caméra, de montage, de réalisation, à la subjectivité du personnage. On s’attache particulièrement à la représentation des femmes à l’écran qui ne sont plus objectifiées, ramenées exclusivement à leur corps et déshumanisées mais bien présentées comme des personnages vivant une véritable expérience, expérience qui peut être partagée avec les spectateur.ices.

Iris Brey rétablit dans cet essai l’importance du regard qui peut absolument tout changer dans le traitement des émotions, des corps, des sujets à l’écran. Pourquoi est-ce que le viol semble à la fois omniprésent, ultra problématique et en même temps jamais traité frontalement dans ses véritables implications, hors des impasses voyeuristes ? MALE GAZE. Pourquoi est-ce que le désir féminin est aussi mal représenté dans la culture mainstream, contribuant malheureusement à relayer des clichés dévastateurs ? MALE GAZE. Pourquoi est-ce que les personnages féminins ont aussi rarement accès à la complexité réservée aux personnages masculins ? MALE GAZE EUGAINE.

Ce que j’ai aimé, c’est que l’autrice ne fait jamais dans la théorie abstraite, chacune de ses idées s’appuie sur des exemples (et contre-exemples) bien concrets, tirés de la culture pop ou du cinéma d’auteur. Je m’étais déjà largement interrogée sur des scènes bien cringe de Game of Thrones par exemple et l’autrice les dissèque allègrement, tout comme à l’inverse, elle s’enchante et nous enchante sur la représentation du désir féminin dans Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma. Et ce qui m’a le plus emballée, c’est quand elle s’attaque à des oeuvres controversées ou qu’on n’aurait pas attendues là, du blockbuster Wonder Woman au sombre Elle de Paul Verhoeven. Je me souviens d’ailleurs du passage de l’autrice à Quotidien et de la façon dont elle avait parlé de Titanic, plus maintream tu meurs, plus dirigé par un homme cis tu meurs, et pourtant full female gaze, prônant une égalité incroyablement sexy dans la relation qui lie Rose à Jack.

N’étant pas cinéphile moi-même, certaines références un peu pointues m’ont laissée au bord de la route (j’ai un bac-12 en Agnès Varda), mais Iris Brey ne nous abandonne jamais et tout est toujours hyper contextualisé. J’ai d’ailleurs vraiment apprécié la liste de films à voir spéciale « female gaze » en fin d’ouvrage, l’occasion aussi de rétablir les noms de grandes réalisatrices oubliées de l’histoire.

Encore un petit indispensable de la bibliothèque féministe donc, je me réjouis d’ailleurs d’avoir emporté dans mon giron, en même temps, Sex & the series de la même autrice sur la représentation de la sexualité féminine dans les séries. On n’a pas fini de casser l’ambiance en soirée toussatoussa.

Iris Brey, Le Regard féminin, une révolution à l’écran, Editions de l’Olivier

9 réflexions sur “« Nommer, c’est dévoiler. Et dévoiler, c’est déjà agir. »

  1. Je me disais justement ce matin que c’était fini, à part des suites de série, je n’achetais plus de livres cette année… Bon bah en fait, euh… J’ai trop envie de le lire ! Vivement le retour de mes libraires ! J’avais déjà entendu parler du male gaze et du female gaze mais je ne pensais pas que c’était à ce point différent. D’ailleurs, il est très probable que l’on puisse appliquer ça aux BD, comics… mais aussi aux romans !

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    • Ça s’applique en effet à toutes les formes d’art (ça me hérisse rapidement le poil en litterature) mais c’est vrai que l’impact est d’autant plus prégnant dans la société avec l’image a l’écran. Et je te le conseille mille fois, justement si ces notions de male gaze et female gaze t’intéressent, l’approche de l’autrice est top. 😍

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  2. Je ne m’y connais pas particulièrement en littérature féministe, je dois l’admettre, mais le sujet abordé ici m’intéresse carrément ! L’impact sociétal dans l’évolution des arts (et inversement) est, de toute façon, un sujet passionnant. Et c’est une occasion, en plus, de regarnir sa liste de films à voir… Tout bénéf ! J’ai très envie de le lire^^

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