Le Marteau

Lesgarslesmeufs cet été, j’ai découvert Joyce Carol Oates ENFIN ! Depuis le temps que j’entends des critiques dithyrambiques sur les oeuvres de cette grande autrice américaine, ça aurait pu me faire l’effet Joconde « ouais bon c’est juste le portrait d’une meuf qui sourit comme l’emoji qui en sait trop, calmez votre hype depuis 1503 » MAIS NAN EN PLUS BIM PREMIERE LECTURE COUP DE COEUR DIRECT. Tenez-vous bien, on va parler de son dernier roman sorti lors de la précédente rentrée littéraire, Un livre de martyrs américains, un mince volume de quelques huit cent cinquante pages qu’on n’utilisera certainement pas pour caler la table du salon.

Le 2 novembre 1999, à Muskegee Falls, Ohio, Luther Amos Dunphy assassine le médecin Augustus Voorhes sur le parking du Centre des femmes, un hôpital où les femmes peuvent se faire avorter. Celui qui, selon ses propres déclarations, a seulement été guidé par Dieu, se rend sans opposer de résistance et encourt, comme l’exige la loi de l’Etat, la peine maximale. Les fondamentalistes religieux et activistes anti-avortements célèbrent Dunphy comme un martyr tandis que le camp adverse pleure la mort d’un homme qui a payé de sa vie son engagement auprès des femmes et de la libre disposition de leur corps. L’un et l’autre laissent derrière eux des familles endeuillées ou sur le point de l’être, tout particulièrement deux filles dont l’obsession pour le destin de leurs pères respectifs trace un nouveau chemin.

Si le sujet de l’avortement est touchy dans n’importe quelle région du monde, ce n’est pas rien de dire qu’il constitue une véritable fracture dans la société américaine où le religieux est intrinsèquement lié à la politique et à l’évolution de la société. Joyce Carol Oates l’aborde frontalement en nous plaçant dans une situation des plus malaisantes dès les premières lignes, directement dans la tête du tireur, jusque là simple activiste/harceleur à pancarte devant l’hôpital, de ces petits groupes qui, plus ou moins pacifiquement, tentent jusqu’au bout d’empêcher les femmes d’avorter. Le 2 novembre ne s’étale que sur quelques pages, l’autrice s’attachant ensuite à nous plonger dans les méandres de l’esprit de Dunphy et de l’enchainement d’événements qui ont conduit à ce fameux jour.

C’est une expérience inconfortable en tant que lectrice que d’écouter ce narrateur, sûr de sa foi et de la justice de sa cause, asséner des vérités toutes personnelles sur la famille, la place des femmes par le biais de ce point de vue qui nous laisse seul.e juge du personnage. Et Oates ne fait ni dans l’empathie, ni dans le portrait à charge. C’est pour ça que c’est inconfortable, c’est aussi pour ça que c’est génial.

Qu’est-ce qui peut conduire un type qui pense que la vie n’appartient qu’à Dieu à se pointer un matin sur un parking pour prendre celle d’un autre ? Et à quoi pouvait bien ressembler l’existence de cet autre homme qui figurait sur des listes de « médecins avorteurs » à abattre sur le net ? A travers les yeux de Naomi Voorhes et Dawn Dunphy, les secrets complexes des deux familles se dévoilent en même temps que les débats les plus brulants de l’Amérique, l’avortement et la peine de mort. Oates relate des choses absolument dingues concernant les groupes anti-avortement et même s’il s’agit d’un roman, on imagine aisément à quel point la réalité rejoint la fiction. La main est toujours guidée par la parole, et c’est aussi cette parole insidieuse, celle qui agit dans l’ombre et qui ne se salit pas les mains que l’autrice interroge.

Je ne dévoilerai pas l’issue, mais ce qui est certain, c’est qu’au fil de ma lecture, je ressentais presque le besoin viscéral des différents protagonistes, en particulier des filles, d’une résolution, quelque soit sa nature. L’autrice a brillamment réussi à partager cette idée puissante de fracture, de réparation impossible.

Alors non, présentée comme ça, ça n’a pas l’air d’être la lecture estivale idéale pleine de légèreté et de mojitos, ni le roman spécial motivation de rentrée, mais ne passez pas à côté, choisissez bien votre moment à vous, et embrassez les mots douloureux de ce grand livre de martyrs américains.

 

Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, Philippe Rey

7 réflexions sur “Le Marteau

  1. Allez y a plus qu’à lire toute sa bibliographie à la dame (qui écrit à la même vitesse qu’une Nothomb mais avec un talent fou x1000, du coup c’est bien t’as presque une centaine de bouquins devant toi). Je ne peux que te conseiller Les Chutes (la baaaaaaaaase) et Carthage (coup de cœur intersidéral since 2016) ❤️❤️

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  2. Je n’ai, moi non plus, encore jamais lu cette autrice. Il est grand temps que je m’y mette. Merci pour cette chronique qui me fait envie. Sur le même thème (peut-être un peu plus léger), j’ai bien envie de lire « Une étincelle de vie » de Jodi Picoult…

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  3. Pingback: Ma vie de cafard – Joyce Carol Oates | prettyrosemary

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