La ligne terminatrice

La première fois que j’ai entendu parler de Rage, c’était dans le numéro de l’excellente revue America consacrée à la violence aux US. On y trouve un essai sur les armes à feu publié par le King himself où il parle notamment de son tout premier roman écrit au lycée, publié des années plus tard sous le pseudonyme de Richard Bachman. Ce petit livre qui parle d’un lycéen qui un beau matin abat sa prof de maths et retient sa classe en otage s’est retrouvé au coeur de plusieurs véritables affaires impliquant des adolescents dans des établissement scolaires comme « source d’inspiration »… « J’ai retiré Rage de la vente. On ne laisse pas un jerrycan d’essence à portée d’un enfant animé de tendance pyromanes » dixit l’auteur lui-même. Mais ce qu’il dit aussi, c’est qu’il a refusé de s’excuser d’avoir publié ce roman et qu’on ne passe pas à l’acte parce qu’on a lu un bouquin. Connaissant les analyses politiques rarement dégueu de l’auteur sur son pays, il n’en fallait pas plus pour me donner envie de lire Rage… forcément plus édité. C’est là que tu remercies les bouquinistes.

Alors qu’est-ce qu’on trouve derrière cette couverture délicieusement fatiguée ? Neuf heures. Une salle de classe morose dans laquelle un cours d’algèbre soporifique est dispensé. Assis près de la fenêtre, Charlie Decker phase sur un écureuil quand tout à coup on appelle son nom dans l’interphone grésillant. Convoqué dans le bureau du directeur. Il y a eu comme qui dirait récemment un « incident » avec un enseignant. Un quart d’heure plus tard, Charlie fait à nouveau irruption dans la salle de classe n°16 et abat froidement Mme Underwood, la prof de maths, avant de prendre tranquillement sa classe en otage.

Au début, forcément, ça flippe un peu de part et d’autres, mais l’atmosphère change peu à peu tandis que ses petits camarades comprennent que Charlie n’a pas spécialement pour projet immédiat de tirer dans le tas. Alors qu’au-dehors ça s’agite, que les forces de l’ordre entament des pourparlers dans l’idée que tout ça se termine au plus vite et sans effusion de sang, de drôles de confessions plus ou moins arrachées se font à l’intérieur. Charlie les fait parler, Charlie veut comprendre certaines choses et les gosses se confient. Dans la salle de classe, les rapports de force traditionnels tendent à s’inverser étrangement…

Dans la lignée de L’Attrape-coeurs avec lequel il partage de nombreuses similitudes en-dehors de faits divers tragiques mêlant fiction et réalité, Rage est un récit à la morale incertaine qui dépeint le malaise adolescent, la violence des institutions familiales, scolaires et psychiatriques et l’incroyable facilité de se procurer une arme aux Etats-Unis, coeur de l’essai dont je vous parlais plus haut et plus largement, coeur du problème.

Piétiné par la brutalité et les espoirs virilistes de son père, humilié et en marge au lycée, Charlie se confie en même temps qu’il invite ses camarades à le faire en cette matinée cruciale. Expériences sexuelles minables, familles dysfonctionnelles, rivalités, rancoeurs des uns et des autres convergent pour former un étrange syndrome de Stockholm sous nos yeux. Bientôt l’issue devient plus incertaine.

On y trouve déjà tout ce qui fait que j’adore Stephen King. Le style est bien plus brut que tout ce que j’ai pu lire de plus récent, mais j’ai toujours eu un petit crush pour ces « plumes adolescentes » un peu rentre-dedans, et ici elle porte à merveille la noirceur de Charlie et de ses petits copains. Pas de justification, pas d’excuse pour son personnage dérangeant mais un bon gros morceau de la société américaine fucked up décortiquée. On pourra s’étonner du tournant que prennent les événements dans cette histoire, mais quelque part, je trouve que la fiction épouse à merveille l’idée terrifiante que ce genre « d’événement » aux Etats-Unis, les fusillades et prises d’otage en milieu scolaires, sont tristement banales. (au point même qu’on peut tomber sur des articles mentionnant les mois « sans fusillades » aux US…)

Pas de fantastique dans Rage, il n’empêche qu’il vaut le détour et je vous conseille de vous arrêter si vous tombez vous aussi sur une vieille édition au détour, confinement oblige, d’une flânerie en ligne.

Stephen King (Richard Bachman), Rage, J’ai lu

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