Ma vie de cafard – Joyce Carol Oates

Reconfinera, reconfinera pas… C’est moi ou on en a tous un peu notre claque de vivre au rythme des nouveaux épisodes de GOT des déclarations officielles/non-officielles du gouvernement ? Le temps passe, mes facultés de concentration ou de patience se font un peu la malle sur le sujet je l’avoue, et étrangement, c’est aussi en ce moment que je retrouve mon full mojo livresque. Envie de mute le #covid de la vie et de le remplacer par des listes interminables de livres à lire. Et si comme moi, vous faites des réserves avant de possibles très conditionnelles nouvelles mesures possiblement efficaces, j’ai par exemple le dernier Joyce Carol Oates à vous conseiller, là, mainantousuite.

Chez les Kerrigan, le patriarcat se transmet par le sang. Née à la fin des années 70, Violet Rue est le petit bébé de son papa, sa favorite parmi les sept rejetons. Jerome Kerrigan aime ses filles, un amour qui n’attend rien, un amour étonné quand il discerne en Violet Rue autre chose qu’une faiblesse toute féminine. Les garçons, eux, sont élevés comme des hommes, à base de bonnes trempes qui en feront des petite brutes pourtant toujours prêtes à courber l’échine face à papa. Parce que c’est ça, être un garçon, un Kerrigan, avec tout l’héritage irlandais taiseux et alcoolique de la famille que ça suppose. Violet Rue grandit et apprend ces vérités immuables : papa est un géant qu’elle adore mais dont il faut craindre le moindre sourcil haussé. Ses grands frères, Lionel et Jérome Jr, ces créatures féroces, bruyantes et moqueuses, toujours dans de sales histoires, dont elle recherche constamment la compagnie… La force est de leur côté, pas de celui de maman et de ses soeurs qui pleurnichent et Violet Rue sait ô combien papa déteste les pleurnicheries. 

Et puis Violet Rue a douze ans. Et c’est là que ça arrive. Un jeune lycéen afro-américain est tabassé un soir et abandonné au bord de la route. Il décède de ses blessures quelques jours plus tard. La petite fille est l’unique témoin du retour tardif de la voiture de ses frères cette nuit-là. En brisant la règle la plus sacrée des Kerrigan, en « cafardant » les siens dans un moment de détresse, Violet Rue est immédiatement rayée de la carte. Papa, maman, ses six frères et soeurs… tous l’abandonnent en un instant. 

Il m’avait suffi de lire l’année dernière Un livre de martyrs américains pour avoir envie de posséder toute la biblio de cette autrice (et y a de quoi faire !) mais ça se confirme laaaargement avec ce dernier roman qui aborde encore une fois avec justesse toutes les grandes fractures de l’Amérique. Comment la masculinité toxique blanche, érigée en norme, conduit à créer de véritables sociopathes ? Que reste t-il de l’amour sans estime ni respect ? En dressant le tableau d’une famille modeste de South Niagara convaincue d’être la cible d’un « racisme anti-blancs », JCO parle de l’Amérique des années 80-90 comme elle parle de l’Amérique de Trump

De petite chérie à paria en un claquement de doigts, Violet Rue fait l’amère expérience de l’exil forcé sans que son amour ne faiblisse jamais pour les siens. L’autrice nous donne du « je », du « tu », du « elle » pour une petite fille qui, même en ayant le sentiment enfoui d’avoir fait le bien, voudrait de tout son coeur revenir en arrière pour que tout cela n’ait jamais eu lieu. Toujours nichée au coeur des recoins les plus secrets des sentiments humain, JCO pose aussi la question de la parole des victimes qui leur est aussitôt volée et d’une reconstruction qui semble impossible quand des racines jusque là solides s’évaporent. 

Anti-manichéen au possible mais aussi carrément terrifiant, Ma vie de cafard est un nouveau merveilleux roman pour comprendre les ravages du racisme, du sexisme et du silence. 

Quelle. Grande. Dame.

Joyce Carol Oates, Ma vie de cafard, Philippe Rey

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