Dora Maar et le Minotaure – Slavenka Drakulić

Pour cette journée des droits des femmes, je propose de sortir des tweets navrants et des unes de journaux encore plus désespérantes et de nous concentrer sur les histoires qu’on a envie d’entendre plus souvent. On commence tout juste à s’intéresser aux voix des femmes qui ont trop souvent été muselées, dans le monde de la politique, des lettres, de la musique, de tous les arts et de tous les espaces d’expression. Je sais pas vous, mais je voudrais connaitre chacun de ces récits, pour que ce qu’on tenait pour acquis tangue un peu, qu’une certaine justice impossible à rendre soit au moins mise en lumière. Dora Maar est une de ces femmes qui a vécu dans l’ombre d’un « grand homme » et à partir de ses carnets, l’autrice et journaliste croate Slavenka Drakulic a voulu rétablir, derrière l’histoire de la muse de Picasso, la photographe engagée, l’amie des surréalistes et la femme complexe aux chapeaux étranges. 

De cette étrange chambre ouverte où elle n’avait pas d’intimité dans son enfance à Buenos Aires, Dora gardera le besoin viscéral de rester cachée derrière un objectif pour tout voir et ne pas être vue. C’est pourtant l’exact opposé qui lui sera imposé pour la postérité. Installée à Paris, au coeur des années 30, la jeune femme a son propre atelier de photographe où elle produit un art dérangeant et provocateur, elle fraye avec tout les plus grands noms de l’époque, de Paul Eluard à Man Ray, en passant par André Breton, George Bataille et Jacques Prévert. Les surréalistes ont beau symboliser la jeunesse de gauche antifasciste et anticonformiste, la misogynie reste reine et au milieu des épouses et des mères, Dora est l’une des rares femmes artistes indépendante et libre, avec cet air de se dire qu’elle est « au dessus de tout ça ». 

Et puis en 1936, Dora fait la rencontre qui va changer sa vie. Picasso la découvre sur un cliché de Man Ray qui lui fait prendre la pose d’une princesse indienne et tombe immédiatement amoureux de son image. C’est le génie incontesté de la peinture de son temps, la photographe imagine déjà, au détour de leur passion charnelle, quelle formidable tandem artistique ils feront. Il y a le bonheur, fugace, la « passion », ce mot qu’on utilise parfois pour ne pas dire « relation toxique »… ce que Dora n’avait pas vu venir, c’est le mépris souverain qu’a le peintre pour son art à elle, dont il se servira pourtant allègrement pour bâtir son oeuvre la plus importante, Guernica. Petit à petit, l’oeil abandonne l’appareil et la jeune femme est dépouillée de tout ce qui fait d’elle une artiste et une femme sûre de sa valeur pour ne plus être que la fameuse « Femme qui pleure » ou encore la pauvre silhouette violée et offerte à tous dans « Dora et Le Minotaure ». Un destin dont elle ne se relèvera jamais, abandonnée à la solitude et à la dépression. 

AMBIANCE HEIN. En matière d’art, je ne suis pas une connaisseuse et j’avoue que je suis loin d’être une fan du « génie » de Picasso à la base, mais lire ce journal intime romancé a comme qui dirait remis une pièce dans la machine à colère. Certain.es répondront « Autre temps, autre moeurs », mais ce récit est assez édifiant dans le sens où il remet aussi en cause l’engagement de l’artiste, largement vampirisé à Dora si l’on en croit ces lignes. 

Je regrette simplement que le livre passe sous silence les éléments les moins glorieux des derniers instants de la vie de Dora Maar (devenue antisémite et homophobe dans sa réclusion religieuse alors que son engagement antifasciste était largement prégnant tout le reste de sa vie), dénichés sur une simple recherche Wiki. 

Ce journal est une belle déromantisation du statut de « muse », un petit reminder sur l’importance de la sonorité aussi : on peut jouer le jeu de la misogynie intégrée, imaginer sa liberté imprenable et mépriser celles qui occupent un rôle plus traditionnel (parfois en apparence seulement) mais on ne lutte pas contre le patriarcat en opposant les femmes entre elles, jamais. 

Slavenka Drakulić, Dora Maar et le Minotaure, Charleston

3 réflexions sur “Dora Maar et le Minotaure – Slavenka Drakulić

  1. Je ne connaissais pas bien l’histoire de Dora Maar, mais j’ai eu un aperçu de son oeuvre et de sa vie lors de l’exposition qui lui était dédié au Musée Pompidou à Paris l’année dernière. Ce livre a l’air très intéressant, merci pour la découverte !

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  2. Outch dure vie, sale ambiance comme tu dis … Je ne connaissais que le nom de cette femme et très peu son oeuvre, je la découvre grâce à toi. De là à lire ce livre? Je ne pense pas, je suis déjà trop en colère avec ce que tu en dis ^^

    Aimé par 1 personne

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