Material world

Attention, on ne plaisante plus. J’ai comme qui dirait trouvé un nouveau maitre, à mettre aux côtés de mes inspirations ultimes. Bret Easton Ellis et Salinger vont devoir se serrer un peu sur le canapé pour faire de la place à Ballard depuis la lecture de la Trilogie de béton, qui comprend trois de ses oeuvres : Crash!, L’île de béton et I.G.H et une jolie préface de Xavier Mauméjan.

Dans Crash!, le narrateur développe une obsession sexuelle grandissante pour les accidents de bagnoles et les blessures qu’ils infligent après avoir lui-même échappé au pire.

Dans L’île de béton Robert Maitland, architecte de son état, fait une sortie de route et s’écrase avec sa Jaguar plusieurs mètres plus bas, dans un étrange îlot triangulaire, coincé entre trois autoroutes qui le surplombent. Sain et sauf, Maitland s’imagine d’abord qu’il suffira d’escalader le remblais pour trouver de l’aide. Mais personne ne s’arrête et l’homme va devoir organiser sa survie.

I.G.H dépeint une étrange société, celle d’une tour de quarante étages quasi auto-suffisante dont tous les appartements sont occupés par des individus issus de classes sociales privilégiées. Pourtant, de nouveaux clans s’organisent entre les différents étages. Ce ne sont d’abord que de petites querelles de voisinage. Et puis tout dégénère.

Par où commencer ?

Près d’un aéroport de Londres, le narrateur Ballard frôle la mort dans une violente collision. L’homme en face, encastré dans son propre pare-brise, lui fait un effet singulier. Il en ira de même pour sa veuve, rescapée elle aussi. Et puis Vaughan entre dans sa vie, sorte de vautour toujours présent dans les environs quand la tôle se froisse. L’homme prend ses photos, imagine des scénarios pour de prochaines horreurs sur la route. Bien vite, les deux hommes partagent une fascination morbide et sexuelle pour les accidents de la route, qu’ils ne cessent plus de traquer désormais.

Complètement barré, Crash! est une sorte de road-trip perverti, qui serait confiné à une toute petite aire de la périphérie de Londres et où les mêmes motifs se répètent inlassablement : le béton, les parkings, le toboggan de l’aéroport, la route qu’on prend sans destination et qui ne nous mène jamais bien loin… Dans un texte trash et clinique, Ballard et son alter-ego mêlent sexe et carrosserie, blessures et jouissance, technologie et coïts mécaniques. C’est un roman fait pour l’oeil, où on découvre la violence inénarrable (sauf ici) d’un accident de voiture, des modifications des corps dans un ralenti de crash-test en même temps que les érections parallèles aux leviers de vitesse. Littérature du ressassement, de l’ordure, Crash! est une perfection du vide, de l’anéantissement de l’homme dans la machine. C’est dans ce genre de moment que je regrette de ne pas pouvoir pleinement savourer la lecture en V.O.

L’écriture se fait plus sage dans L’île de béton, mais le propos est presque aussi perturbant. Un type se rend compte qu’il est prisonnier d’un terrain vague entouré d’autoroutes fréquemment empruntées, parce que personne ne s’arrêtera, parce qu’on le prendra pour un clochard. Evidemment, Maitland est contraint s’organiser sa survie, de trouver à boire, à manger, un endroit où dormir, et peu à peu, il s’éloigne de la civilisation pourtant toute proche. J’ai adoré ce Robinson revisité, suivre ses tentatives d’évasions qui se font de plus en plus molles ou ambigües, au coeur des herbes et de la ferraille pas si inhospitalière. Le plus fou, c’est que tout en me disant que la situation était absurde, je n’ai eu aucun mal à y croire finalement… Et le coeur du récit se situe peut-être quelque part de ce côté.

Finissons avec I.G.H, dont l’adaptation est en ce moment au ciné (dans trois salles et demies en France, visez ma frustration). Des individus tout ce qu’il y a de plus respectable deviennent cinglés au sein d’une tour de béton de quarante étages dernier cri avec piscines, supermarché et école. Peu importe qu’ils soient issus de la même catégorie sociale, les habitants recréent des clivages entre ceux du bas, ceux du milieu et ceux du haut. Le processus de retour à l’état sauvage est fascinant à suivre à travers le prisme de trois personnages : en haut, l’architecte de la tour, en bas un producteur de documentaires avide d’ascension et au milieu, un prof d’université en médecine qui tient à sa tranquillité. Le summum du lieu du progrès, de la technologie et de l’autosuffisance s’effrite peu à peu. Ca commence par les poubelles, les nuisances sonores, les gosses, les chiens… Et on finit par élever des barricades et à chercher de quoi se sustenter pour le lendemain en craignant pour sa vie. Absolument passionnant.

La Trilogie de béton parce qu’ils se lisent séparément, certes, mais forment aussi un ensemble foutrement cohérent. Il y a les noms, Catherine, Helen… qui reviennent comme des rengaines, ces décors de béton de banlieue londonienne sans horizon, sinon cette ville géante dans laquelle on n’entre jamais. Et puis cette idée de l’homme mis en échec par ses propres constructions, littéralement écrasé par le poids des appartements, la tôle froissée, les autoroutes, par le béton, omniprésent. Ballard a sa place sur le canapé, parce que je rêverais d’écrire quelque chose d’aussi fort, qui mêle les genres et s’en affranchit.

Vous l’aurez compris, c’est un énorme coup de coeur, vers l’infini et au-delà.

 

J.G. Ballard, La trilogie de béton (Crash! – L’île de béton – I.G.H), Folio

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14 réflexions sur “Material world

  1. J’ai emprunté récemment la Trilogie de béton, espérant la terminer avant de foncer au cinéma, mais je n’ai pas encore réussi à dépasser les premières pages ^^
    Pas que ce soit mauvais, bien au contraire, mais d’autres romans plus léger se sont incrustés dans mes lectures et celle-ci s’annonce particulièrement étrange et dérangeante (la fascination de Vaughan pour les collisions est quand même plus que perturbante).
    J’ai failli abandonner mais ton avis me motivera peut être à m’accrocher 🙂

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    • Crash! est beaucoup plus trash que les deux autres et bien particulier dans le sens où il mêle violence et pornographie, donc il faut quand même avoir le coeur bien accroché. Je te conseille de commencer par l’île ou IGH plutôt peut être pour entrer dans l’univers Ballard. Perso j’ai aussi hate de me mettre à ses autres romans SF. 😉

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      • Je vais peut-être suivre ton conseil, après tout c’est pour IGH à la base que j’ai voulu le découvrir ! Mais entêtée que je suis, j’ai voulu commencer par la première histoire – alors même qu’il n’y a pas d’ordre puisque ce n’est pas vraiment une série… On va tenter 🙂

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  2. Auteur dont j’ai découvert l’existence grâce à l’adaptation d’un de ses romans, High Rise avec Hiddleston (que je n’ai pas pas pu voir parce que la distribution en salles était, comment dire, ridiculement courte) et qui me tarde de découvrir. Je note cette trilogie dans un coin de ma tête du coup !

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