Le héros

En ce lendemain de « CHAMPIOOOOONS DU MOOOONDE !!! » et de cette liesse qui, qu’on soit foot ou pas, fait un bien fou bordel, je me sens enfin d’attaque pour vous parler d’un livre qui m’a tenue en haleine/perturbée comme il faut. Jesse le héros de Lawrence Millman est un roman de 1982 qui vient tout juste d’être édité en France (on dit merci Sonatine) et comme Rosy entame une cure de littérature américaine cet été, bah Rosy s’est dit que c’était une bonne idée d’ouvrir une petite pépite inédite du noir dont Chaton avait déjà dit beaucoup de bien récemment. (et là on dit merci la médiathèque)

1968. Jesse est ce qu’on appellerait communément « un gosse perturbé ». Dans son petit bled paumé du New Hampshire, il est connu comme le loup blanc. Complètement inadapté socialement parlant, il devient de plus en plus incontrôlable à mesure qu’il grandit et son vieux père, qui l’élève seul, est chaque jour un peu plus dépassé par la situation. Lorsqu’une gamine du village l’accuse de viol, il devient impératif de placer Jesse dans une institution spécialisée, en dépit des réticences de son paternel. Jesse ne voit pas vraiment de quoi on parle, mais il sait qu’il ne veut pas y aller. Son grand frère parti combattre au Vietnam, s’apprête à rentrer au pays, et tout ce qu’il attend, c’est qu’il l’abreuve de récits héroïques de cette guerre qui l’obsède. Quand on frère sera rentré, tout ira bien…

Sur la quatrième de couverture, j’avais vu passer « un personnage à la Caulfield/Bateman » et je dois reconnaitre que le mix m’avait intriguée, s’agissant quand même de « héros » de deux de mes bouquins préférés au monde ever… Il y a de l’innocence pataude (j’aurais même ajouté un certain Lennie à cet étrange monstre à deux têtes) et il y a une infinie noirceur chez Jesse… C’est indéniablement cette figure complexe qui donne toute sa saveur cauchemardesques à cette histoire (réservée aux âmes bien accrochées quand même hein.)

Lawrence Millman nous plonge au fin fond de ce que L’Amérique a de plus glamour à proposer : un petit village bouffé par les rats et les détritus, des types qui sont à la fois les pères et les grands-pères de leurs gosses, et des litres et des litres de bière… Ambiance.

(Merde, je viens de polluer le blog avec du Trump.)

C’est dans ce cadre idyllique qu’a grandi Jesse, auprès d’un père aimant mais forcément un peu à la rue face au désordre opaque qui semble régir la tête de son gosse et d’un frère élevé au rang de héros depuis le Vietnam, une contrée merveilleuse et difficile à pointer sur une carte dans la tête de l’enfant. Buter des « jaunes » toute la journée, vivre la belle vie, c’est tout ce dont rêve Jesse en attendant avec fièvre les images de la guerre à la télé, où il espère voir la trogne victorieuse de son frère. Mais le retour du héros ne se passe pas comme prévu. Pas de parade en caisse à fond de balle dans le centre-ville pour les deux meilleurs amis du monde. L’autre lui explose la tête quand il apprend pour l’affaire du viol. Et puis aucune histoire magnifique à l’horizon… A la place, ces vieilles rengaines de centre spécialisé qui reviennent. Qu’à cela ne tienne, Jesse le héros va vivre son Vietnam, quoi qu’il lui en coute.

Aucune frontière entre le récit et les dialogues, entre la morne réalité d’Hollinsford et les fantasmes de Jesse… Etrangement, le fil du récit n’est pas difficile à suivre, l’auteur nous emportant rapidement dans cet entre-deux étouffant, droit dans un esprit qui menace de rompre toutes les digues à tout moment, quand bien même le père cassé par la vie et le frère abîmé par la guerre tentent de colmater les brèches. On ressent autant d’empathie que d’effroi pour ce gosse qui ne discerne pas le bien du mal, victime du hasard de la génétique, d’une petite société limitée et pourrie jusqu’à la moelle et de la perception tordue et communément partagée de l’héroïsme. Les amateurs d’ultra-réalisme frôlant avec l’hallu noire (coucou j’en fais partie) seront servis et resservis comme il faut.

Il était en effet grand temps de le ressortir des placards celui-ci.

Lawrence Millman, Jesse le héros, Sonatine

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2 réflexions sur “Le héros

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