Les mamans alligators

Par ici on tente de lutter contre le blues du dimanche soir (et de la fin des mini vacances ouinouin) en se gavant de café parfum caramel-crème-brûlée-ma-vie et de bons bouquins. Et dans le genre « j’ai très envie de vous le conseiller çuilà », j’ai récemment dévoré Le Chant de nos filles de Deb Spera, un roman américain âpre à souhait qui débute par l’affrontement silencieux de deux mères sauvages, humaine et reptilienne. Brrr, merci aux éditions Charleston pour cette lecture !

Nous sommes en 1924, dans une petite bourgade de Caroline du Sud. La région au (très) récent passé esclavagiste vient d’être mise à sac par une invasion de charançons dans les plantations de coton. Si les nantis parviennent à se retourner, la grande majorité des plus faibles tentent tout pour échapper seulement à la famine. Gertrude est blanche et a une tripotée de filles pleines de bestioles qui n’ont plus que la peau sur les os et pas de chaussures aux pieds. Si elle est si dure, c’est qu’il a fallu faire ce qu’il faut pour les protéger d’un mari violent.

Au risque de faire jaser les blancs comme les noirs, Retta, esclave affranchie mais toujours au service de la riche famille Coles, décide de plaider la cause de la mère et des gosses qui font peine à voir auprès de sa patronne et de s’occuper de la petite dernière.

Après tout Mrs Coles est une femme bienveillante, qui acceptera probablement d’offrir un emploi à Gertrude dans son atelier de couture florissant. A un âge déjà avancé, Annie songe à laisser les rênes de son affaire au plus doux de ses fils, en dépit des plans de son mari, mais son plus grand espoir serait de renouer avec ses deux filles qui ont définitivement coupé les ponts depuis des années.

Dans ce roman à trois voix, Deb Spera enchaine les chapitres et les personnages, offrant un style propre à chacune de ces femmes qui vont voir leurs destins se mêler intimement. Au début, en dépit d’une intro comme je les aime et de cette jolie plume caméléon, j’ai eu du mal à me mettre dedans. Je trouvais ça un peu lent, j’avais du mal à être captivée quoi. Et puis le premier « oh oh… » de l’intrigue s’est pointé dans une scène gentiment glaçante et après ça, on ne pouvait plus me décoller de mon fauteuil.

Dans ce roman, l’autrice emprunte au roman noir et même au fantastique avec la figure du revenant, tantôt inquiétante, tantôt bienveillante qui plâne au-dessus de tout le roman. Même si les deux romans sont très, très différents, cette atmosphère m’a un peu rappelé Le chant des revenants de Jesmyn Ward (marrant d’ailleurs, cette proximité des titres VF). J’ai trouvé cette forme hybride juste parfaite au regard de ce dont il est vraiment question dans cette histoire, à savoir le mal qui fait son nid en secret au coeur des situations les plus tragiques, les plus désespérées.

Je ne peux pas m’empêcher d’être un peu frustrée par le manque, parfois, de descriptions du climat de l’époque (les tensions raciales sont forcément évoquées au fil de l’histoire à travers le personnage de Retta mais restent un peu en surface à mon goût quand on connait l’histoire de la Caroline du Sud) mais, mais… force est de constater que l’autrice parvient à allier une certaine économie des mots avec un portrait cauchemardesque qui se dessine facilement dans notre tête. La faim, les brutes alcooliques, les gosses bouffés par les vers, les vieilles baraques entourées par les marais et les secrets dégueulasses qui déchirent les familles…

À lire donc, mais pas forcément un dimanche soir. ❤️

 

Deb Spera, Le Chant de nos filles, Charleston

Une réflexion sur “Les mamans alligators

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