Affamée – Raven Leilani

Je voudrais pas teaser éhontément, mais… je m’apprête à vous causer premier roman à paraitre le 25 février prochain, nouvelle plume américaine et j’ajoute même un supplément « bouquin présent dans la dernière liste des lectures favorites de 2020 de Barack Obama ». Parce que c’est important de poser le game tout de suite quoi. Sur la couv du roman de Raven Leilani, il y a cette bouche écarlate, cette peau noire et ces mots où rien ne transige : Affamée

Edie a une vingtaine d’année, elle bosse dans une maison d’édition new-yorkaise pour un salaire qui lui permet à peine de payer le loyer d’une coloc miteuse ravagée par les insectes. Au boulot, ça ne se passe pas si bien. Il y a comme qui dirait un décalage pas très bienvenu dans la sexualité très libre d’Edie et la gestion des albums pour enfants. Et puis il y a cette autre collègue, noire elle aussi, qui mène mieux sa barque dans cet océan de blanchité et qui est en bonne position pour son propre poste… 

Tout ça, ça effleure à peine Edie alors qu’elle entame une nouvelle relation en ligne avec un homme plus âgé. Rien que du sexe torride par écran interposé pour commencer, et puis il y a la rencontre, devenue inévitable. Eric est blanc, du genre petite bourgeoisie tranquille du New-Jersey et il annonce tout de suite la couleur : il est marié et il est hors de question qu’il quitte sa femme. Cette dernière est d’ailleurs au courant de leur liaison et a même laissé une petite note à son attention : pas de sexe non protégé et pas d’intrusion dans leur vie de famille. Au-delà de ces deux règles :

Tout se passe bien mais il y a cette curiosité, ce… vide constant à combler. Après une première petite transgression – ils couchent ensemble au domicile familial – Edie y retourne seule. Et tombe sur l’épouse d’Eric. 

Mais le scandale attendu n’arrive jamais. Et contre toute attente, Edie est tacitement invitée à rester durablement. Au coeur de l’intimité de ce couple complexe, elle découvre aussi l’existence de leur fille, adoptée. Akila a la peau noire et Edie comprend vite qu’on attend d’elle qu’elle tienne un certain rôle auprès de l’adolescente qui peine à trouver sa place dans cet environnement blanc. Rien qui ne soit dit explicitement, rien qui ne soit formulé clairement, mais au gré des humeurs changeantes de Rebecca, de l’attitude ambiguë d’Eric, Edie s’installe dans les interstices sombres des non-dits. 

Je ne ferai pas mystère de mon énorme coup de coeur pour ce roman qui pourtant, je pense, ne plaira pas à tout le monde. Commençons d’ailleurs par un petit tw, il y est parfois question de sexe cru et de violence, où la ligne du consentement peut être floue. Si vous êtes particulièrement sensible à cela, je vous invite à passer votre tour, certains passages peuvent être dérangeants, même si l’autrice traite son sujet de façon très fine et intelligente.

Ceci étant dit, j’ai rarement lu un texte aussi percutant sur ce que c’est, être une jeune femme noire dans le regard blanc. En laissant toujours le « je » à son personnage, cette Edie qu’on va tenter de comprendre tout au long du roman sans jamais tout à fait y parvenir, Raven Leilani parle des préjugés et du racisme cachés qui se logent dans tout ce que les relations humaines recèlent de flou. Dans le désir, dans l’intimité, dans les malaises, les silences, les rapports de force et l’ignorance… 

En passant de phrases coups de poings à de longues élucubrations qui sont autant d’échos du cerveau paumé d’Edie, Raven Leilani nous livre des scènes qu’on parvient difficilement à oublier et qui, en quelques mots, disent tout de la fracture raciale aux Etats-Unis mais aussi partout ailleurs. Se reconnaitre comme les deux seules personnes noires au milieu d’une assemblée et de fait, être connecté.e a un.e autre sans avoir jamais eu le choix, repenser aux règles énoncées par les parents à l’approche d’une voiture de police… 

Il y a un passage qui m’a particulièrement marquée, un échange entre Edie et Aria, sa collègue afro-américaine qui rentre bien mieux dans le moule, qui a une image plus « respectable » au sein de la boite :

« – Tu penses qu’en cédant à des pulsions que tu ne vois pas l’intérêt de contrôler, tu es du genre black power. Tu penses être en train de baiser l’homme blanc ou quelque chose comme ça. Mais tu es exactement ce qu’ils attendent. Je comprends l’envie de résister à leurs exigences. Mais eux peuvent se permettre d’être médiocres. Pas nous.

– Médiocre ?

– Je refuse d’être associée à ça. En fait, il existe une petite fenêtre d’opportunité, à l’endroit où ils ignorent à quel point tu es noire, et il faut s’y glisser. Il faut entrer dans la pièce. Je ferai la gentille petite Noire si nécessaire jusque’à ce que je puisse entrer dans la pièce tout en haut. »

C’est précisément ça que Raven Leilani raconte avec un talent monstre, la cruauté de toutes ces petites stratégies de survie dans un monde pensé pour les blancs. Et pour raconter cela, elle ne choisit jamais la facilité. Son héroïne est cassée, ambiguë, difficile à apprécier, dérangeante. Paradoxalement, tous les messages de l’autrice en ressortent renforcés, démultipliés. Être noire, être femme, être jeune, être visible, vouloir laisser une trace, c’est quoi, aujourd’hui ? Les plus beaux romans ne sont pas forcément ceux qui donnent les réponses mais bien ceux qui posent les questions.  

Raven Leilani, Affamée, Cherche Midi (à paraitre le 25 février)

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