La pierre du noyé

Il y a des éloges dithyrambiques de quatrième de couverture dont il faut se méfier. Du genre « Le meilleur livre des douze prochains millénaires ! » ou encore « Le nouvel auteur qui va enterrer (une deuxième fois) Dostoïevski. » Et puis, à la faveur de quelque miracle inattendu, de soit-disant banalités peuvent tomber on-ne-peut-plus juste… Quand le New York Times dit des Fantômes du vieux pays de Nathan Hill qu’il est « LE grand roman américain des deux dernières décennies » par exemple.

Quand le gouverneur conservateur Packer, candidat à la présidence des Etats-Unis, est agressé par une femme en public, c’est l’ensemble de la presse qui se déchaîne. L’histoire de Faye Andresen-Anderson, cette ex-hippie au passé trouble déjà surnommée Calamity Packer tourne littéralement en boucle partout. Le seul qui échappe à cette tornade médiatique, c’est son fils, Samuel Anderson, trop occupé à dilapider son temps libre sur un MMORPG quand il ne dispense pas des cours de littérature à des étudiants blasés ou qu’il est menacé de poursuites par son éditeur pour cause de non production de livre. Aussi, quand l’avocat de Faye lui apprend la nouvelle par téléphone, notre écrivain tombe des nues. Il faut dire qu’il n’a plus eu aucune nouvelle de sa mère depuis qu’elle a quitté la maison alors qu’il n’avait que onze ans. Toujours profondément meurtri, il décide d’allier l’utile à l’agréable en proposant un sujet juteux à son éditeur : le livre vérité sur la sensation du moment par son fils abandonné. Un projet qui va le mener sur les traces de Faye Andresen-Anderson et de la tempête qui a soufflé sur l’Amérique et le monde dans les années 60.

Les Fantômes du vieux pays est un roman colossal. Si on est très premier degré, déjà, on remarquera l’épaisseur du bouquin, les 700 pages papier bible, police spéciale hypermétropes. Mais en amoureux de la grande littérature américaine et en bon masochiste, on en réclamera bien vite davantage.

C’est l’histoire d’un adulte qui n’a jamais cessé d’être un enfant abandonné, qui a vu sa vie s’arrêter le jour où sa mère est partie sans fournir d’explication. Il n’a jamais pensé à prendre sa revanche sur elle, jusqu’à ce qu’on la lui serve presque sur un plateau. Son éditeur prévoit d’ajouter à un fait-divers qui a pris des proportions délirantes un brûlot tout droit sorti de la tête de son fils. Samuel y croit à peine à toutes ces histoires qui circulent autour de sa mère. C’est quoi ce passé de hippie ? Il parait même qu’on l’a arrêtée autrefois pour prostitution… Force est de constater qu’il ne sait rien d’elle et qu’il va devoir enquêter sur son passé.

Les personnages sont absolument incroyables. Faye, cette énigme absolue, petite fille parfaite destinée à devenir l’épouse idéale, emportée bien loin par le Chicago de 1968. Le grand-père, né dans ce qui se fait de plus haut en Norvège et qui a ramené avec lui les esprits inquiétants de son pays (cette histoire d’esprit domestique c’st du génie). Samuel, hanté par le souvenir de sa mère et des jumeaux magnétiques avec qui il a partagé son enfance…

Nathan Hill enchaîne les morceaux de bravoure. Chaque chapitre est animé de son souffle propre, dans la tragédie ou l’absurde. Les heures passées devant le jeu Elfscape sur six écrans simultanés vous colleront les gerbe, le monologue de Laura (ma pref), l’étudiante qui triche et qui ne voudra jamais le reconnaître vous fera complètement halluciner, l’éducation des filles dans le Midwest des sixties vous collera vraisemblablement un frisson d’horreur… Le style est juste fou.

Et c’est une véritable fresque de la société américaine que nous propose l’auteur à travers cette histoire, des émeutes de 68 à Chicago et ses idéaux d’amour et de paix qui se heurtent aux battes de baseball à nos jours où des types peuvent littéralement mourir devant des écrans. Education sexiste et hygiéniste, violence policière et étatique, misogynie, brutalité et cynisme du capitalisme, brutalité de l’administration des maisons de retraite et j’en passe… Je ne sais pas comment il fait, ce type, pour nous emporter à la fois dans des histoires intimes bouleversantes et en même temps tenir un propos si universel. Ca relève de la dinguerie.

Un peu qu’il le mérite son statut de « LE grand roman américain des deux dernières décennies ». (si, « de le » ça se dit) Son seul souci maintenant après un premier roman de ce level, c’est qu’il va être salement attendu au tournant le garçon. Un deuxième comme ça et tu rentres dans mon panthéon perso mon p’tit pote.

 

Nathan Hill, Les Fantômes du vieux pays, Gallimard

2 réflexions sur “La pierre du noyé

  1. Nan mais voilà maintenant on attend au tournant (avec la carabine pointé) le prochain roman de Nath’ genre « nous déçois p’tit gars, NOUS DÉÇOIS PAS ».
    Et là je regrette juste de ne pas l’avoir acheté et de ne pas le posséder quand en septembre je l’ai pris et reposé 10 fois. Peur que j’ai eu paraît-il.

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