La femme qui vit au-dessus

Bon je crois que le challenge « Lisons tous les bouquins en lice pour le Prix France Inter » va stagner à 3/10, mais bon… C’EST DEJA BIEN HEIN. Ainsi, après Règne animal et L’homme des bois, il est temps de vous parler de Vie de ma voisine de Geneviève Brisac.

En plein déménagement, l’auteure est interpellée par sa voisine du dessus qui l’a reconnue. Tout ce qu’elles ont en commun, pour commencer, c’est Charlotte Delbo. La première a écrit sur cette femme de lettre qui a été déportée, la seconde l’a connue personnellement. Mais ce ne sera qu’un prétexte, car bien vite, c’est cette voisine, Jenny Plocki, qui va se raconter à travers la plume de Geneviève Brisac. L’installation de ses parents juifs polonais à Paris, l’Occupation allemande, les persécutions ordinaires qui s’installent, et puis la Rafle du Vel d’Hiv qui fera d’elle une orpheline…

Tout commence par une rencontre entre une romancière et sa voisine, une voisine qui a eu une vie digne d’être racontée avec sincérité et souci de vérité. Leur inclination commune pour Charlotte Delbo va les réunir et ouvrir la voie à une confession autrement plus intime. Née en 1925 à Paris, de parents juifs polonais, Jenny va malheureusement connaitre ce que l’humanité recèle de plus cruel des années plus tard. Avec un sens du détail qu’on prêtera à la vivacité de la mémoire et à la justesse de la plume, elle décrit le nouvel ordre insensé qui se met peu à peu en place à Paris. Les horaires restreints imposés aux juifs pour faire leurs courses, la violence inouïe de l’étoile jaune qu’on doit coudre soi-même sur ses vêtements, les autres qui se meuvent en menaces, les charognards, jusqu’au dernier voyage sans retour.

Alors oui, le sujet aura été traité des centaines de fois mais le témoignage de Jenny est d’une finesse absolument bouleversante. Il y a certains passages que j’ai dû lire et relire avant de finalement m’arrêter tout à fait tant is m’ont fait une impression indescriptible. Je pense par exemple à l’étoile jaune que Jenny conserve et qu’elle doit regarder pour se convaincre que oui, tout cela s’est bien produit, tout cela lui est arrivé à elle. Un autre moment incroyablement fort est celui du dernier moment avec sa mère, bien loin des représentations cinématographiques qui demeurent aujourd’hui.

« Rivka, qui a appris à sa fille à ne pas croire au père Noël, ni à la petite souris, ni à Dieu ni à diable, mais seulement l’amour, à la lutte et à la liberté, lui apprend en deux heures à être une femme libre, une femme indépendante. » Deux heures qui seront, de ses propres mots, absolument décisives. Se séparer de leurs deux enfants sera le dernier acte d’héroïsme des parents, celui qui permettra à Jenny et à son frère de survivre à la rafle, de connaitre d’interminables moments de peur avant la Libération et de vivre, enfin. Militante de gauche, enseignante aux méthodes d’avant-garde, Jenny n’aura de cesse toute sa vie de raviver l’espoir de ses parents.

D’un point de vue formel, Vie de ma voisine est aussi déroutant qu’intelligent et intime. Les voix des deux femmes, celle qui raconte et celle qui écoute s’entremêlent, se confondent parfois. Le procédé pourra perdre certains lecteurs, personnellement, je l’ai ressenti à la fois comme un voile de pudeur et comme la fusion parfaite du souvenir et de l’imaginaire.

 

Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, Grasset 

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